Plaisir de manger chez les personnes âgées en EHPAD: et si l’alimentation mixée devenait enfin l’exception?

Cette idée d’article a germé après avoir reçu un appel à projets de l’ARS autour d’actions de préventions en EHPAD, et notamment sur « la prévention de la dénutrition et sensibilisation sur le bien-manger, le plaisir des repas ».

Vu comme ça, de loin, ça paraît super logique… On n’aime plus manger -> on se dénutrit. Simple, basique comme dirait l’autre.

Mais dans les faits, c’est beaucoup moins logique qu’il n’y paraît… Et cet intitulé d’action à mettre en place montre une certaine méconnaissance actuelle des enjeux liés à l’alimentation en EHPAD.

Je vais essayer de vous expliquer tout ça …

On va même partir de la situation finale, à savoir la personne en état de dénutrition…

Qui dit dénutrition, dit apports caloriques trop faibles. Deux hypothèses :

–        La personne ne VEUT plus se nourrir. Il peut s’agir d’un syndrome de glissement avec une anorexie : le ou la résident.e souhaite simplement (oui, oui, j’assume le simplement) mourir. Se nourrir, c’est vivre. Refuser de se nourrir, c’est souhaiter mourir. Dans ce cas-là, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, présenter un bon repas de manière originale, classe, appétente… Vous êtes voués à l’échec.

–        La personne ne PEUT plus se nourrir. Et là, tout est différent ! A ce stade-là, si vous n’allez pas creuser plus loin, si vous tentez simplement de rendre appétent une nourriture mixée insipide, il y a peu de chances que vous obteniez une réelle amélioration…

Explications

91% des résident.es en structures d’hébergement sont nourri.es avec des aliments aux textures trop simplifiées[1]. C’est la quasi-totalité !

Je vous invite à compter, dans vos structures, hôpitaux, services, parmi vos patients, proches, âgé.es, combien bénéficient d’une texture alimentaire adaptée… Réponse : trop !

A ce stade-là de la réflexion, vous êtes en droit de me dire : « Eh Aurélie, le ou la résident.e qui mange en mixé lisse, et qui n’en veut plus, c’est bien qu’elle ne veut plus manger ?! Et pourtant on n’est pas dans le cas numéro 1 ?! » Nous sommes pourtant dans le cas numéro 2… Cette personne peut manger, dans les faits, puisqu’elle a l’opportunité de se nourrir, avec une alimentation adaptée… Toutefois, il faut savoir qu’un plat, aussi bon soit-il, une fois hâché ou mixé, se dessèche, perd de ses qualités nutritives et gustatives. Donc oui, elle peut manger, mais ça ne lui fait plus envie (et je la comprends !), donc en mange peu, et entre dans la spirale de la dénutrition…

C’est à ce moment-là généralement qu’on dégaine la panoplie de « rendre la nourriture mixée trop bonne avec une présentation de ouf », accompagnée de son cocktail hyperprotéiné.

Je vous propose de pousser l’investigation un chouïa plus haut, d’agir encore en amont…

Se demander, pourquoi cette personne bénéficie d’une texture adaptée… Savoir qui a décidé cela… ?

Je ne répondrai pas à ces questions… Certains établissements bénéficient de personnels formés aux bilans de déglutition (pour info, le professionnel apte à les pratiquer sont les orthophonistes), d’autres non…

Si je posais la question suivante :

           Pourquoi ne pourrait-on plus manger d’aliments dits normaux ?

Il y aurait de fortes chances pour que j’entende le mot « fausse route » assez vite… Et le mot « mâcher » un peu trop loin à mon goût.

En effet, avant de brandir l’étendard « adaptation des textures », brandissons d’abord celui de « appelons le dentiste » !

Et bien oui, mesdames et messieurs, avant toute chose, vérifions que nos patients et résidents soient en capacité de mâcher… Je ne vous parle pas juste de faire venir le dentiste 1 fois tous les 36 du mois … Mais de vérifier l’état bucco-dentaire, faire un appareil adapté, vérifier surtout que l’appareil est accepté et utilisé… et former le personnel à tout ceci… santé et hygiène de la bouche, soin des appareils…

Mastiquer, ce n’est pas seulement réduire en bouillie des aliments… C’est préparer le système digestif à sécréter les enzymes digestives, c’est permettre à la salive d’être sécrétée également, c’est mettre en place la séquence de déglutition tout simplement…

Vous l’aurez compris, la prévention des fausses routes, responsables de pneumopathies souvent fatales à un âge avancée, et terreurs des EHPAD,  ne passe absolument pas par la mise en place de textures hâchées ou mixées.

Prévenir les fausses routes, c’est agir dès la mise en bouche… C’est se nourrir et nourrir avec une alimentation variée, colorée, appétente, avec des textures et des goûts différents pour stimuler au maximum le goût et l’odorat. C’est savoir adapter les postures de sécurité pour nourrir les personnes atteintes de troubles cognitifs (sujet d’un autre article à venir). C’est simplement être sûr.e que la personne soit en capacité de pouvoir se nourrir normalement.

Je vous invite désormais à vous interroger quand vous rencontrerez une personne dont l’alimentation est adaptée, et qui est pourtant en état de dénutrition…

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