De la petite-fille à la consultante: quand le vécu personnel enrichit le professionnel

 

Ceux qui me suivent sur Twitter ont déjà croisé cette photo de ma grand-mère. Vous avez vu la petite fille émue de voir le bien-être dans les gestes, la posture et le regard de sa Mamie atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Je voudrais vous parler ici de tous prismes qui peuvent être utilisés pour regarder et analyser ce cliché.

Vous avez tout d’abord le regard professionnel, celui de la consultante en gérontologie en l’occurrence, qui voit une résidente d’EHPAD en pleine activité originale. Cette résidente semble bien apprêtée, sereine, encadrée. La gérontologue est satisfaite de ce constat.

Puis la soignante, l’orthophoniste analyse également ce qu’elle peut y trouver, dans cette photo. Elle voit une patiente à un stade modéré de la maladie d’Alzheimer, en pleine zoothérapie. L’orthophoniste sait que la mémoire sensorielle est la plus ancrée des mémoires, et que ce qu’est en train de vivre Madame s’inscrira bien plus longtemps dans son hippocampe que la composition du repas de midi. L’orthophoniste est satisfaite également de ce constat.

Par la suite, vient le prisme de l’aidante. Celle qui a accompagné sa propre maman dans le choix de l’EHPAD, dans les démarches, dans les accompagnements médicaux (merci encore Mamie d’avoir paumé ton dentier et de m’avoir permis de tailler la bavette avec le dentiste de mon enfance qui a accepté de te prendre en urgence), lors des évènements à l’EHPAD, pour les rdv avec les professionnels… L’aidante est soulagée de son choix, elle se sent investie et entendue au sein de cet EHPAD. L’aidante est satisfaite.

Et enfin arrive le regard de la petite-fille, l’« aimante » comme dirait mon ami Laurent Garcia. Cette petite-fille, elle voit sa grand-mère en plein moment de grâce. Cette petite-fille, elle a les larmes aux yeux quand elle regarde cette photo : cette colombe semble aussi sereine que sa Mamie. La petite-fille est comblée.

Dans l’heure qui a suivi cette activité, ma grand-mère a oublié ce qu’elle venait de faire. Mais son sourire, son bien-être, sa félicité demeurent intacts.

Je retire 2 constats de tout ceci :

Il m’arrive de donner des cours d’accompagnement au changement à des étudiants ou de guider des équipes d’EHPAD en ce sens. Mon discours est inchangé quand il s’agit d’accompagner des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer : le rôle des émotions est primordial. Ne jamais les sous-estimer, quand elles sont positives, mais et aussi quand elles sont négatives. C’est le ressenti qui va impacter une bonne partie des comportements futurs de la personne.
Je me rappelle un instant émouvant et drôle vécu avec une patiente, en stade avancé de la maladie d’Alzheimer. Cette dame était réputée opposante et acariâtre. Un jour, je croise une femme qui sort de la chambre de cette dame. Je vois ma patiente étonnamment tout sourire et elle m’affirme haut et fort : « je ne sais pas qui est cette personne, mais je crois que je l’aime bien ». Cette personne, c’était sa fille. Son corps, son ressenti palliaient ses défauts de mémoire.

Le second constat est celui des filtres que nous avons toutes et tous dans les regards que nous portons aux situations. Il est indispensable d’en avoir conscience quand un nœud émerge et qu’il implique de nombreux acteurs. Chacun voit la situation par son prisme : professionnel, mais également personnel et surtout émotionnel. Occulter cette dimension dans le management voue les actions à venir à l’échec.

Je remercie donc ma chère Mamie d’avoir été, comme toujours, si inspirante. Elle me fait progresser chaque jour. Et c’est loin d’être terminé !

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