Il y a 2 semaines, la journaliste Elsa Gamblin m’a interrogée pour Télérama sur ma manière d’accompagner mes ados face à l’information anxiogène dans les médias.
Cela tombait plutôt pas mal, j’avais un exemple tout frais pour lui en parler : la fête de la musique et la psychose des piqures pour les filles, relayée par les réseaux sociaux.
La veille du 21 juin, je vois apparaître via Instagram cette publication qui balance que des hommes auraient prévu de piquer des femmes, pour pouvoir en abuser. Evidemment, le sujet m’interpelle, je trouve toujours étrange que quelque chose soit annoncé comme ça, d’un coup, et que ça devienne viral.
Je ne dis pas que ce n’est pas possible, mais ça me titille.
Le sujet ne vient pas sur la table avec mes filles, je ne dis rien.
A Crémieu, c’est l’effervescence pour la fête de la musique, mes ados de 14 et 17 ans se préparent à sortir avec leurs amis.
Toujours pas d’interrogations de leur part, je ne sais pas si elles ont vu passer cette info, même si je m’en doute fortement, vue leur activité réseaux-soioesque.
J’ai fait mes recherches de mon côté, et j’ai appris que cette information avait été créée de toute pièce par une application créée par un groupe d’extrême-droite.
Fin de soirée, mes filles rentrent l’une après l’autre, et c’est Anaëlle qui aborde le sujet : « On est restées bien en groupe, on a fait gaffe, il paraît que des hommes avaient prévu de piquer des filles ».
Nous y voilà.
Je lui partage l’origine de cette fausse information, elle me répond que ça lui a fait peur.
Je comprends, évidemment.
On se pose, et on analyse la situation ensemble.
On commence par poser des faits : Anaëlle n’a jamais été piquée, elle ne connaît pas de copine à qui s’est arrivé et la seule personne qui a déjà agressé sexuellement sa mère était un proche.
Et accessoirement, je lui rapporte que les seules personnes que je connais, et qu’elle connaît aussi, qui ont été droguées à leur insu lors de soirées étaient des hommes …
Attention, je ne dis pas qu’aucune femme n’a été jamais piquée et violée. Je repose simplement ce qui existe dans ma propre réalité, ici à Crémieu, dans cette situation-là, de ce soir-là.
Anaëlle commence à comprendre la distorsion entre ce qui est véhiculé et posé comme une vérité par les médias, et ce qu’elle vit réellement chaque jour.
Elle commençait à développer la peur de sortir lors de fêtes, et une insidieuse peur des hommes, elle qui aime tant sa liberté de sortir seule.
A la fin, je lui propose simplement de parler avec les garçons de son entourage : est-ce qu’ils auraient envie d’utiliser des drogues pour abuser d’une fille ? Oui, non, pourquoi ?
Et ouvrir la discussion avec des vraies personnes, des gens qui font partie de son quotidien pour remettre du vrai et la replacer elle-même au centre du sujet.
Quelques jours plus tard, un article du Monde revenait sur l’histoire des piqures : il y a eu 146 piqures recensées chez des femmes, mais aucun produit inoculé.
L’analyse par le prisme de la consultante en lien social que j’en fais et que j’ai partagée à Elsa :
– la fausse information a initié des gestes de piqures de la part d’hommes qui ont dû se dire qu’ils avaient une porte ouverte pour le faire.
– la fausse information a poussé des hommes à faire peur à des femmes.
– la fausse information a permis à des hommes de profiter d’une fausse réalité pour agir.
– des personnes ont intégré cette fausse réalité comme vérité et l’ont diffusée. certainement dans l’intention louable de prévenir et protéger, via les réseaux sociaux.
– les réseaux sociaux ont contribué à créer une peur chez des personnes qui n’en avaient pas.
– la fausse information relayée par des réseaux sociaux, par des personnes que ma fille ne connaissaient pas, a eu un impact sur elle, qui a pris peur de quelque chose qui n’existe pas dans sa réalité.
D’où cette phrase reprise dans cet article : « Sans apaisement, on ramène notre anxiété à la maison, ça peut vraiment affecter les enfants »
C’est notre rôle de parent de prendre cette distance face aux informations, d’aller en chercher la source et d’accompagner nos enfants à les replacer dans le contexte du ici et maintenant.
Et de les aider à confronter réalité et illusion créée par les réseaux sociaux.
Pour qu’à leur tour, ils soient en capacité de le faire seuls.
Bref, c’est à nous, parents, de faire le 1er job dans cette société qui crée rapidement de l’illusion et d’apprendre à démêler le vrai du faux.
Vaste et passionnant sujet 😉