Réponse à M. Darmanin, suite à ses propos sur RTL le 30/06/25
Le 30 juin 2025, Le Garde des Sceaux M. Darmanin, a évoqué au micro de RTL envisager la possibilité de placer des détenus dans des EHPAD fermés pour réduire la surpopulation carcérale. Nulle autre précision n’a été apportée.
Que cela soit pensé simplement en termes de bâtis désaffectés ou dans des établissements en activités mais fantasmés comme « fermés », le fonds du propos du ministre de la Justice n’est pas entendable de la bouche d’un représentant de la loi.
Un EHPAD, ce n’est pas simplement « un bâtiment avec des chambres et des portes qui ferment ». C’est avant tout un lieu de vie, de soin, d’accompagnement psychologique et social. C’est un espace pensé pour accueillir des personnes âgées fragilisées, souvent en fin de vie, avec des besoins médicaux lourds, des soins quotidiens, un personnel formé à la gériatrie, à l’accompagnement du handicap, de la douleur, de la perte cognitive et de la fin de vie.
Un manque criant de connaissance du quotidien des soignants et des résidents
En faisant ce type d’annonce, le ministre révèle sa méconnaissance du milieu médico-social. Il ignore les réalités humaines : les équipes épuisées, les besoins en soins constants, les accompagnements en soins palliatifs, les protocoles d’hygiène, les liens fragiles mais précieux tissés entre soignants et résidents.
Transformer ces lieux, même désaffectés, en centres pénitentiaires, c’est méconnaître totalement la spécificité des équipements, l’architecture pensée pour la dépendance et surtout… la symbolique. Un EHPAD reste dans la mémoire collective et locale un lieu de soin, de vieillissement, et parfois de deuil. Pas un lieu d’incarcération.
La confusion des genres : un mépris pour deux publics vulnérables
Cette proposition témoigne d’une méconnaissance grave des deux réalités concernées : celle de la fin de vie et celle de l’incarcération. Les personnes âgées dépendantes et les détenus âgés ont certes des fragilités en commun, mais leurs besoins d’accompagnement sont radicalement différents. Les protocoles de soins, les personnels, les enjeux de sécurité, les approches psycho-sociales n’ont strictement rien de comparable.
En associant EHPAD et détention, le ministre participe à la croyance décorrélée de la réalité que les EHPAD sont des prisons.
Une déclaration qui trahit une vision purement gestionnaire, déconnectée du terrain
En réduisant les EHPAD à de simples mètres carrés récupérables, on efface d’un revers de main la dimension humaine de ces établissements. Le gouvernement semble ici raisonner en gestionnaire de patrimoine immobilier, pas en garant de la dignité des personnes. Après les sous-effectifs chroniques, les budgets en berne et les crises sanitaires, voilà maintenant que les EHPAD deviennent les variables d’ajustement du système pénitentiaire.
Un rappel de la loi au ministre de la Justice…
Par l’association des lieux de vie pour personnes dépendantes à des prisons, M. Darmanin méprise la réglementation fondamentale de ces établissements, basée sur la loi 2002-2.
Cette loi, rappelons-le, a conduit à la naissance de la Charte des Droits et Libertés des Personnes Accueillies et permet d’appliquer le principe de l’article 66 de la Constitution Française « nul ne peut être arbitrairement détenu » au sein des établissements médico-sociaux. Une loi que s’emploient tant bien que mal à mettre en œuvre les professionnels du secteur malgré le manque de moyens, de professionnels, de reconnaissance.
En EHPAD, le droit d’aller et venir est garanti pour les résidents.
Lier grand âge et réinsertion, c’est possible
En début d’intervention, M. Darmanin évoque « les détenus et les professionnels « soignants » au milieu de ses propos sur la surpopulation carcérale en ces temps de canicule. Est-ce un lapsus ou considère-t-il les professionnels du milieu carcéral comme des professionnels du soin ?
Pour autant, même si cela ne semblait pas être le fonds de la pensée du ministre, mêler grand âge et réinsertion des détenus est une idée bien plus louable que simplement parquer des personnes dans des lieux de fin de vie désaffectés.
Oui, il est possible d’envisager des alternatives à la prison, d’alléger des peines, de permettre à des personnes de retrouver un sens à leur existence, en recréant des liens avec d’autres humains.
Et c’est tout à fait possible grâce aux établissements médico-sociaux, que ce soit dans le milieu de la personne âgée dépendante ou du handicap. Et cela tombe plutôt bien, puisque nous souffrons du manque de personnel.
Cher M. Darmanin, proposez des formations aux détenus, créez des liens avec les établissements proches des prisons, accompagnez les professionnels à accueillir des personnes en réinsertion, plaidez cette cause auprès de votre homologue à la Santé …
Il existe pléthore de ressources, encore faut-il accepter de les voir, et oser les porter.
Venez visiter les EHPAD, venez y apprécier la vie, venez découvrir combien professionnels, résidents et familles sont attachés à préserver la liberté des uns et des autres.
Nous vous y accompagnerons avec plaisir et intérêt.
Et votre nouveau regard sur les EHPAD pourra peut-être permettre de les ouvrir plutôt que de contribuer à en faire des prisons, encore et toujours.
Aurélie Aulagnon, gérontologue, autrice et conférencière
Laurent Garcia, président de l’Observatoire du Grand Âge