Sommes-nous toujours de bons soignants ?

Ce sont deux conversations différentes avec deux amies qui sont à l’origine de ce questionnement plutôt éthique…

La première était au sujet de l’impuissance de mon amie face aux difficultés de son mari en ce qui concerne sa santé mentale. Cette amie est addictologue, dans le milieu médico-social. Je sentais combien elle s’épuisait à essayer d’aider son époux. Je me suis entendue lui dire « parfois, la meilleure manière de prendre soin est de justement ne pas prendre soin ». Elle a eu un moment de silence, et m’a répondu : « tu as raison, je prends en charge quelque chose qui ne me concerne pas. ».
C’était il y a 2 mois.

Il y a quelques jours, j’échangeais avec une femme dont j’avais suivi le fils quand j’étais orthophoniste en libéral il y a une dizaine d’années. Nos chemins se sont croisés à nouveau et elle est devenue une amie depuis quelques temps. Elle m’a partagé combien son fils, malgré ses troubles, aimait venir me voir. C’était un sentiment partagé, je me rappelle avoir beaucoup apprécié cet accompagnement. Mais la phrase qui m’a marquée, c’est quand elle m’a dit « à un moment, tu m’as dit que tu ne pouvais plus rien faire pour lui, et tu m’as envoyé vers un autre thérapeute. J’ai trouvé ça super. »
Je ne m’en rappelais plus.
Arrêter une rééducation est toujours un moment délicat, surtout quand on constate que notre action n’est plus efficace. Et pourtant, c’est de la gratitude que j’ai ressenti de la part de cette maman.

Aujourd’hui, je considère que nous sommes tous des soignants.
Parce que nous savons tous prendre soin, de différentes manières.
Il y a évidemment les professionnels de santé, formés spécifiquement, dans divers domaines.
Mais une mère qui apaise son enfant qui pleure ne l’apaise-t-elle pas ?
Un passant qui aide une personne âgée à traverser en sécurité de prend-il pas soin de l’autre ?
Un fils qui aide sa mère à faire ses courses ne lui apporte-t-il pas un soulagement physique ?
Un entraîneur sportif qui fait remplacer un joueur fatigué ne prodigue-t-il pas un repos au corps de son joueur ?

Bref, vous avez saisi l’idée.

Mais parfois, à vouloir trop prendre soin, trop vite, on en oublie un facteur important : le temps de guérison. Et un soin trop rapide aura parfois l’effet inverse au long cours…

Illustration par mon propre vécu, sur 2 situations au point de départ identique : un accouchement.

1er accouchement.
J’étais jeune, je n’y connaissais pas grand-chose, je faisais confiance aux médecins, à ce qu’on m’avait raconté sur l’accouchement. Je me laissais complètement prendre en soin.
Au final, j’ai bénéficié d’une péridurale très tôt dans le processus. Bien trop tôt. Et bien trop dosée. Je ne sentais plus mon corps. Je n’ai pas senti les contractions me demandant de pousser. Ma fille a dû sortir aux forceps.
Forceps qui ont entraîné une malformation au niveau de son frontal et de son occiput. La malformation s’est résorbée en apparence, mais non seulement elle a gardé une forte sensibilité capillaire (et pour l’anecdote, elle est métisse avec des cheveux bouclés, vla la galère pour lui brosser les cheveux) mais la déformation crâniale a entraîné à son tour un développement asymétrique de sa mâchoire, qui lui-même a généré une occlusion dentaire croisée, qui a nécessité plus de dix ans d’orthodontie, allant jusqu’à la chirurgie et la pose de plaques. Avec tout ce que cela peut avoir de conséquences sur le physique, la charge mentale, les finances, et la santé mentale autant pour ma fille que pour les parents.

Quant à moi, je vous passe les séquelles psychologiques de ne rien avoir ressenti lors de la sortie de ma fille, et les difficultés d’attachement postérieures à la naissance.
Tout ça parce qu’on a pris soin de moi trop tôt.

2ème accouchement.
Presque 3 ans après le premier.
Pour le coup, j’avais bossé sur moi, potassé tous les bouquins d’accouchement naturel, révisé mon anatomie, rédigé un projet de naissance et préparé mon mari. Je ne voulais pas de péridurale, hors de question de reproduire ce que j’avais vécu.
Ma deuxième fille est née naturellement, sans aucune aide. Je l’ai sortie moi-même.
Je suis remontée dans la chambre avec ma fille dans les bras.
Aucune séquelle physique ni psychologique, bien au contraire : la joie d’avoir fait ça seule, et la coopération avec ma fille.
Et pourtant, je me suis sentie entourée, accompagnée, par la sage-femme qui était là au cas où, et mon mari qui me massait exactement comme je lui demandais.

Mais personne n’a pris en charge un élément de mon propre soin.

C’est toute la différence entre soulager la douleur et soulager la souffrance.
La douleur est un signal, à un instant T.
La souffrance est la traduction dans le temps d’une douleur qu’on choisit de faire durer.
Oui, oui, c’est un choix.

Quand je me coupe le doigt, j’ai le choix de laisser la plaie ouverte, au risque d’y ajouter bactéries, de l’aggraver par mes mouvements, de souffrir en manipulant un citron.
Ou j’ai le choix d’y apposer un pansement afin de donner à cette blessure le maximum de chance de guérison.
Mais cela relève de mon propre discernement.

En tant que professionnel soignant, il nous appartient de garder la distance nécessaire face à la souffrance de l’autre.
Nous pouvons agir sur la douleur, mais la souffrance appartient à celui qui devient « patient », et qui laisse le temps et son corps prendre en charge la guérison.

Nous pouvons agir sur les conséquences de la souffrance si cela relève de nos compétences, dans un cadre délimité.
Par exemple, accompagner la perte d’autonomie d’une personne.
A la condition que notre action ne vienne pas engendrer à son tour de la souffrance chez nous.
C’est là tout l’équilibrage à faire entre le soin apporté à l’autre et le soin que nous nous portons à nous.
Car peut-on soigner la souffrance d’autrui si nous n’écoutons pas notre propre souffrance ?

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