(épisode 1) (épisode 2)(épisode 3)
Le 1er atelier était programmé pour le mercredi 17 janvier à l’EHPAD.
En amont, j’avais partagé sur le groupe Facebook de Crémieu notre proposition de don ou prêt de matériel de peinture.
Peu de réponses.
Mais ce n’était pas grave, la graine était semée.
J’étais confiante.
Le samedi précédent le 1er atelier, Fanny et moi avions prévu de nous retrouver pour une balade afin de laisser émerger nos idées communes.
1H avant notre RDV, je reçois un message de sa part « Aurélie, c’est fou, je viens d’avoir un message d’une association sur Meximieux [à 30 min de Crémieu] qui souhaite se défaire de peinture, ils sont ouverts cet aprèm… On fait quoi ? »
Ben on y va pardi !
A l’arrivée, surprise et cadeau pour l’alchimiste sociale que je suis : nous venions d’atterrir dans un tiers-lieux associatif récemment ouvert !
Un local en restructuration, qui accueille tout le monde autour d’activités musicales, culinaires, ludiques…
Et avec un projet d’habitat partagé…
Exactement tout ce qui m’anime, Fanny et moi étions aux anges !
Dans leur cave, la caverne d’Ali Baba…
Nous nous sommes servies allègrement, heureuses de ce moment inattendu.
Un café et des échanges avec les bénévoles et nous voilà reparties pour Crémieu.
Sur la route, on se dit que nous nous laisserons guider par l’instant lors de l’atelier à venir, nous avons confiance en Rim et les résidents pour nous mettre sur le chemin de leur fresque.
L’essaimage…
Quelques jours avant le 1er atelier, Fanny avait fait jouer la magie des réseaux sociaux en partageant son enthousiasme à accompagner les habitants de l’EHPAD dans le projet fresque…
Et vla- t’y pas qu’elle me rapporte que des personnes se sont présentées spontanément pour venir nous aider: commerçants, voisins de l’ehpad ou simplement personnes ayant envie d’offrir leur temps sans jamais avoir osé jusque là…
Elle me partage alors quelques messages qu’elle a reçus, je suis profondemment touchée par l’élan que le projet impulse…
Mercredi 17 janvier, 1er atelier
Nous arrivons à l’EHPAD avec Fanny.
Le mur est encore orné de ses décorations de Noël, Fanny se charge de les enlever pendant que je vais chercher Rim et les premiers résidents.
Je ne savais pas encore qu’à partir de ce moment, tout partirait en cacahuète.
Je retrouve Rim dans son bureau, qui me dit, désolée, « ah au fait, les professionnels ne veulent pas qu’on déplace les stickers sur le mur ».
Je reste coite, étant donné qu’avec Fanny et Rim la dernière fois, nous avions regardé s’il était possible de conserver ces stickers, mais devant le caractère durable de la fresque, la peinture prévue et le début de décollement de ces stickers, nous avions convenu de les déplacer sur un autre mur. Et cela constituerait en outre un travail de motricité fine avec les résidents.
Par ailleurs, aucun professionnel ne s’étant jamais manifesté sur le projet, qui est à direction des résidents, il doit y avoir un malentendu.
Je décide de voir la cadre de santé.
Elle entre en réunion, et me dit qu’elle ne peut répondre à mes questionnements.
Sur le coup, j’ai envie de tout arrêter et de partir.
Mais les résidents sont déjà installés, la dead-line de la fin de projet demandé par la conférence des financeurs est déjà dépassée, il a été difficile de caler les ateliers avec les agendas de chacun, ni la cadre ni le directeur ne pilote le projet.
ça se bouscule dans ma tête, j’en fais part à Fanny et Rim.
Nous décidons de repartir du point de départ, le projet rédigé par Rim : de l’art-thérapie pour les résidents. Qui colle pile-poil avec les recommandations de bonnes pratiques de la Haute Autorité de Santé, que ce soit en termes de thérapies non médicamenteuses ou d’ouverture de l’EHPAD sur l’extérieur.
C’est donc ensemble que nous faisons le choix de poursuivre l’atelier.
Alors c’est parti, nous aidons les résidents à déplacer les stickers.
Je déplace la feuille A4 parlant de Zaïa, avec beaucoup d’émotion sur un autre mur aussi visible, geste qui aura des répercussions plus tard…
Le fils d’une résidente arrive, il nous donne son avis pendant que Fanny commence à laisser sa créativité parler selon les propositions de résidents présents, pour dessiner une première silhouette de la fresque… Les mots évoqués lors de la précédente réunion avec les résidents prennent vie sous la craie de Fanny.
Pendant l’atelier, des professionnels passaient, et souriaient devant la tournure que le mur prenait.
Vers la fin, 3 professionnels se sont laissés aller à leurs envies futures : « on pourrait pas faire un autre mur aussi, avec un thème tropical ? »
Fanny et moi étions aux anges ! S’il nous a été difficile d’intégrer le personnel, les voir sourire et rêver autour de leur espace de travail nous comblait, et montrait combien l’art-thérapie ouvrait le champ des possibles dans ce lieu de vie et de travail.
La silhouette de la fresque était lancée…
Le soir, Fanny partageait sa joie de ce moment collectif de bonheur sur les réseaux sociaux:
Nous quittons l’EHPAD des étoiles dans les yeux et les sourires des personnes ayant participé à l’atelier dans le coeur.
Et le lendemain, la douche froide…
Je reçois un mail.
La cadre de santé m’informe que les professionnels voulaient une tête de cheval avec le prénom Zaïa sur la fresque et qu’ils auraient été choqués par l’atelier.
Je tombe des nues. C’est la première fois que la cadre prend contact avec moi au sujet de ce projet.
Le projet d’art-thérapie est à l’origine par et pour les résidents et je n’ai jamais été informée de quelque changement que ce soit par absence d’interlocuteur malgré mes relances pour intégrer les professionnels.
J’ai bien tenté de prendre du recul et de réfléchir à un compromis, mais après consultation de plusieurs professionnels du milieu managérial et psychologique, graver dans le marbre un symbole associé à une mort violente est peut-être un geste qui peut sembler beau sur l’instant mais installerait un climat rappelant la tragédie à long terme, réveillant des souffrances intimes chez chacun à chaque passage. Ayant conscience de ce fait, il me devient difficile de poursuivre le projet en ce sens, mon rôle étant d’insuffler des sourires et non des peines dans un lieu déjà chargé de difficultés.
Fanny est aussi tiraillée que moi. Mais nous prenons une décision commune.
Je fais le choix de ne pas développer les conclusions, les échanges et les non-dits qui ont conduit à ce que le projet fresque s’arrête brutalement, par respect pour chacun. J’ai une grande tendresse pour l’EHPAD Jeanne de Chantal et ses professionnels qui ont su accueillir de nombreux projets que j’ai pu porter en ses murs.
Je constate simplement en tant que professionnelle de l’accompagnement que certains professionnels de l’établissement sont encore dans l’émotionnel, et que le climat actuel n’est pas propice à la création.
Il faut savoir parfois se retirer pour laisser le temps faire son oeuvre et laisser chacun à son deuil, qu’il soit individuel et/ou collectif.
Fanny et moi aurions pu accompagner les professionnels dans ce travail, grâce à cette fresque. Un cheval aurait pu avoir sa place sur le mur, et chacun y aurait vu ce qu’il aurait envie d’y voir. En accord avec les résidents évidemment.
Mais ce n’est pas le moment, le faire dans la précipitation sans accompagnement de fond, avec des espaces de parole, ne serait qu’un pansement sur une hémorragie.
La gestion d’un établissement médico-social n’est pas chose aisée. Le secteur est en crise, et il suffit d’un grain de sable pour enrayer une machine déjà fragile.
L’arrêt du projet sous cette forme-là est le simple révélateur d’une souffrance, chose que je constate régulièrement dans les établissements que j’accompagne.
J’en retire des apprentissages autant personnels que professionnels que je développerai certainement dans d’autres écrits car ils font échos à d’autres situations vécues ailleurs, en lien avec les incohérences du système médico-social et une perte de sens dans le travail des professionnels.
Je remercie mille fois les résidents, les professionnels qui se sont manifestés directement, Rim, Fanny, et toutes les personnes qui ont valorisé ce projet.
Fanny et moi espérons que les habitants de l’EHPAD, résidents, familles et professionnels, sauront s’emparer de la silhouette de fresque et se l’approprier.
Pour finalement continuer à faire vivre ce projet à leur manière. 😉
La mort du projet sous la forme initiale permettra peut-être la naissance d’autre chose… Seule de la mort peut naître la vie.
Peut-être qu’au final, notre passage n’avait pour but que de n’être une étincelle, qui sait ? ✨











Quel dommage cet arrêt net ! C’était si bien parti ! J’en suis désolée pour vous, tout d’abord, qui vous êtes données à ce projet ; aux résidents de cet Ephad à qui il était destiné et auquel ils auraient probablement bien participé et aux soignants qui, malheureusement n’ont pas réussi à prendre leur part (ils n’ont pas eu la possibilité, on ne la leur a pas offerte peut-être…). Mais tout d’abord, BRAVO à vous qui ne vous arrêtez pas là. Car, je suis sûre que vous y reviendrez. Ce n’était peut-être pas le moment… Chaque chose en son temps… Comme vous le dites si bien, cette petite étincelle mettra peut-être (sûrement, j’espère), le feu aux poudres !! Continuez vos actions de bienveillance
Merci beaucoup pour ce retour touchant et encourageant !
Le timing est toujours différent selon les personnes et leurs cheminements, il est important de savoir le respecter en effet 🙂